J’ai eu la chance de me faire inviter à une conférence à New York mi-septembre, et donc de revenir dans cette ville qui m’avait tant fascinée en 2006. En 2006, le choc au sortir du métro à la 55e rue, au milieu d’une ville qui se vit toujours à la verticale malgré sa béante blessure de 2001, dans une étrange énergie indicible mais tout-à-fait perceptible… il faut le vivre pour comprendre. En 2011, le choc des rencontres. 44e rue, Times Square, quartier de tous les contrastes, restaurants et hôtels huppés au milieu d’un garage, d’un Subway glauque, d’un bureau des impôts américains avec son afficheur en lettres rouges qui égrène aux passants, seconde après seconde, nuit et jour, l’inexorable croissance de la dette publique, et la charge qu’elle représente chaque jour un peu plus pour chaque américain: environ 100000 euros!!!

J’ai navigué entre les mondes plus que jamais je ne l’avais fait.

Croisé à la conférence économique sur le progrès humain un prix Nobel et plusieurs CEO, des profs de MBA, des gamins de mauvais quartiers, des rêveurs et des artistes qui ont construit quelque-chose d’assez inattendu pour se faire inviter là. Surprenant mélange…

Croisé en me baladant dans la rue et le métro des touristes, des travailleurs, des ados, des SDF. Etranges SDF, je ne les avais pas vu en 2006: la crise de 2008 est passée par là. S’agit-il de SDF ou de « working poor »? certains transportent avec eux des livres (épais – la bible? je n’ai pas osé demander), des outils, ils me font penser aux rémouleurs et colporteurs de nos campagnes d’antan… Le plus frappant, c’est de voir des gens de mon âge, propres, bien habillés ou en tenue de travail (travailleur de rue), EDENTES. Pouvez-vous imaginer croiser des gens comme vous et moi… sans la moitié de leurs incisives? Même mes arrière-grand-parents avaient un dentier!

 


Etrange expérience, quand au milieu de tout cela un jeune couple m’interpelle en français: « bonjour, vous êtes française? » « eh oui, pourquoi? » « ben, vous avez l’air d’être française… on cherche une auberge de jeunesse, vous en connaissez par ici? » (sic!)

J’ai discuté entre deux stations de métro avec un travailleur social qui y collectait des dollars pour nourrir les SDF, sorte de resto du coeur ambulant mais en version chips-crakers (et des pommes et bananes aussi quand il peut, m’a-t-il dit, mais elles partent tout de suite tant elles sont demandées). Tout est devenu si cher, dit-il, les gens ne peuvent plus s’en sortir. Je ne comprends pas les chiffres de l’inflation: le Levi’s 501 que j’achetais 30$ en Californie il n’y a pas si longtemps est à 55$ ici. Effet Manhattan? ou bien les chiffres sont biaisés?

  

Je suis descendue plein Sud, dans le quartier financier, que je n’avais pas eu le temps de visiter en 2006, j’avais besoin d’aller marcher dans ces rues autour de Ground Zero, de Wall Street, de m’imprégner de ces lieux si chargés de mémoire humaine, d’espoir et de peur, de drames et de rêves, un condensé incroyable d’histoire humaine, croisement de tant d’héritages différents, des hollandais aux anglais, des latinos aux juifs, des descendants d’esclaves aux asiatiques. J’ai pris mon appareil photo, cherché les contrastes, les arbres au pied des gratte-ciel pour y déposer un peu de mon imaginaire, là où il y a des arbres, il y a de la vie… Et sûrement des fantômes aussi, autour de cette église inattendue plantée face à l’immeuble hors d’âge, lugubrement délavé de la vieille bourse américaine… Ce quartier est fascinant. Là encore, il faut le vivre, cela ne s’explique pas.

Je suis remontée acheter des jeans au grand magasin Macy’s, 34e rue, sorte de Galerie Lafayette avec escalator d’époque, jamais vu un truc pareil, en bois, fissuré et patiné; mais parfaitement fonctionnel. Je n’0se pas imaginer le nombre de millions de personnes qui ont un jour ou l’autre emprunté cet escalier roulant. C’est vertigineux, et d’ailleurs j’ai failli me perdre dans ce magasin qui m’a semblé aussi haut (près de 10 étages) que long et large…

Là encore, une rencontre étonnante, une caissière qui me paraît plus âgée que mes parents, pourtant la retraite là-bas doit bien être à 65 ans pas tellement plus? je vois que son insigne mentionne fièrement « 41 ans de service », j’engage la conversation: « non, c’est 42 ans maintenant », me dit-elle fièrement! « c’est un bon travail! » je lui demande si cela a beaucoup changé en 40 ans… oui, elle me dit, avant c’était juste un magasin, c’est devenu une corporation… Tentaculaire? en tout cas elle s’y plaît toujours. « Vous travaillez toujours à temps complet? » « Non, 45%, c’est bien! ». Fascinant. Je suis absolument incapable de me projeter caissière d’un endroit aussi fatigant pendant 42 ans… je me demande, quand même, si elle ne fait pas 10 ou 15 ans de plus que son âge véritable, que je n’ai pas osé lui demander. Il faut une sacrée vocation!

  

Mais dans l’ensemble… impression désagréable d’un monde qui se détériore… Et on ne peut même pas dire que les valeurs si fièrement américaines du capitalisme, de la consommation, de la croissance, se sont érodées; elles se sont juste envolées plus loin, avec les usines d’abord, avec de plus en plus d’emplois de service à présent, en Chine, en Inde, au Brésil, au Mexique, en Russie désormais. Je ne suis encore jamais allée dans ces pays émergents… mais j’ai appris par coeur ces chiffres pour ma présentation à New York: d’ici à 2020, 2 milliards d’êtres humains dans une douzaine d’économies émergentes vont tripler leur richesse.

Plus personne ne promet cela aux New-Yorkais.

Autrement dit, il y a d’autres New York qui se construisent ailleurs, sur les mêmes espoirs, rêves et peurs…

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