Je suis un être de mémoire, un être de savoir. J’ai depuis que je sais lire la nostalgie inconsolable des bibliothèques perdues, des archives brûlées, des livres sacrifiés par la maladresse, l’ignorance ou la colère de ces êtres humains trop inconscients de n’être eux-mêmes que de passage au sein de nos cultures pour en respecter les témoins les plus intemporels.Naïfs mortels, n’avez-vous jamais regardé les lettres à demi-effacées des tombes aux coins des cimetières et dans les églises médiévales, maigres traces de vies depuis si longtemps oubliées que mêmes les descendants de ces gens-là ne se sentent pas concernés? Moi-même, que saurais-je encore de la richesse des contes bretons, mémoire de tout un peuple de tradition orale, que mon père écoutait encore au coin du feu dans une langue que je ne comprends pas moi -même, si des écrivains comme Anatole Le Braz et Per-Jakez Hélias ne les avaient pas couchés sur papier alors qu’ils étaient encore frais dans la mémoire de ces témoins d’un autre temps, pourtant pas si lointain?

De 2006 à 2011, j’ai participé à une petite communauté de blogueurs. J’étais arrivée là un peu par hasard et j’y étais restée, malgré le délabrement progressif de la plate-forme et le peu de survivants encore actifs les derniers mois. Et puis mon évolution de cet été m’a décidée à changer de blog. A peine suis-je arrivée ici que la plate-forme précédente a migré, dans la douleur. L’essentiel de mon blog (en tout cas les textes) a été transféré sur un hébergement payant, car j’avais pris un abonnement pour bénéficier d’un meilleur choix d’habillages. Mais d’autres ont été moins chanceux. Maintenant, je souhaite arrêter cet abonnement, destiné aux professionnels, pour un blog qui n’a plus de raison d’être que la mémoire numérique des échanges qu’il a permis pendant les 5 dernières années.

Et soudain ce soir j’ai réalisé que cela le ferait disparaître. A tout jamais. Dès qu’il ne sera plus en ligne, ou presque. Même les archives Google perdent la mémoire des disparus au bout de quelques jours ou quelques semaines, je viens de vérifier. J’ai déjà dans le passé utilisé le détective archive.org pour retrouver des pages dont j’avais la mémoire biologique, parfois 3 ou 4 ans après tant elles m’avaient marquée, mais souvent ces pages étaient invisibles, ignorées, trop pointues sur un petit village de Bretagne ou un site personnel en Suisse pour être tracées par les robots du Web.

Ni une, ni deux – en 10 minutes, 3 phrases google et 5 clics, j’ai trouvé et appliqué la solution; un aspirateur Web. Sur Mac, j’ai pris Site Sucker, qui m’a aspiré tout mon vieux blog encore en ligne sur mon disque dur en un tourbillon de haut débit. Demain, je ferai mon backup hebdomadaire sur disque externe, les données seront dedans; je vais aussi graver un CD et sauver ces 5 années d’échange sur un serveur à l’étranger. Du coup, elles seront même plus pérennes que mes vieux cahiers d’encre et de papier!

Leçon à retenir: l’éphémère, moi aussi j’ai failli tomber dedans. On ne m’y prendra plus.

Mais au passage j’ai vu plus intéressant encore, parmi les outils pour Mac, l’un d’eux permet d’aspirer Wikipedia pour le consulter hors ligne. Sauver Wikipedia sur mon petit coin d’alpage! en voilà une bougre d’idée séduisante. Bien sûr, il faudra répéter régulièrement l’opération, tant la connaissance humaine progresse rapidement. Bien sûr, hors de question d’imprimer tout cela, il faut donc compter sur la pérennité des ordinateurs et formats numériques. Mais c’est quand même rassurant de se savoir potentiellement libraire et archiviste d’une telle bibliothèque dans son salon.

C’est par ce genre de détails qu’on mesure le progrès de nos sociétés humaines.

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