La formule de Micheline Calmy-Rey que je suis allée écouter parler des défis de la Suisse dans le monde à la conférence de Châtel-St-Denis ce soir m’a interpellée.

Conférence

Conférence Micheline Calmy-Rey, Universalle de Châtel-St-Denis, 24 avril 2013

Le pouvoir politique en Suisse est construit de bas en haut: historiquement décentralisé, avec des institutions basées sur un fédéralisme le plus représentatif possible des diversités politiques, culturelles et linguistiques de ses populations. Le droit d’initiative populaire s’exerce à tous les niveaux de gouvernance (communal, cantonal, féderal) et le conseil des 7 conseillers fédéraux qui gouvernent le pays au quotidien, de même que les exécutifs cantonaux, représentent les 4 principaux partis.

On appelle cela en franglais la swissitude… une gouvernance de bas en haut, basée sur le consensus, lente à première vue, mais plus efficace à mon avis que les sempiternels virements de bord gauche-droite qui ne servent à exagérer les frustrations de la majorité de la population qui soit n’a pas voté, soit a voté l’autre bord, et qui n’a plus de mot à dire ailleurs que dans la rue, puisque ses représentants au parlement, s’il y en a, seront de toute façon minoritaires. S’il y a bien une chose que j’ai apprise en devenant suisse, c’est que la démocratie, c’est bien plus que voter; c’est aussi écouter son voisin, pour trouver un terrain d’entente… swissitude…

La Swissitude, c’est aussi la proximité des gouvernants avec la population. J’étais vraiment étonnée, ce soir, de voir cette ancienne présidente de la Confédération, en charge des affaires étrangères au gouvernement suisse pendant 9 ans, invitée au G20, porte-parole en Iran, médiatrice entre la Georgie et la Russie, entre les Arméniens et les Turcs, parler en toute simplicité de ces expériences à une centaine de fribourgeois dans la salle de spectacle locale… je me suis souvenue de la visite d’un président de la République français dans la ville de province de mon enfance, de ma peur de gamine en voyant les CRS armés jusqu’aux dents qui surveillaient la foule depuis le viaduc traversant la ville comme si nous étions en guerre, et tout cela pour voir fugitivement le visage familier du Journal Télévisé derrière la vitre blindée au passage de la voiture officielle… Paris était tellement loin de nous!

Et l’Europe, alors? comme Micheline Calmy-Rey l’a résumé, elle s’est, à l’inverse de la Suisse au 19e siècle, créée de haut en bas, au départ seulement semée par la vision des dirigeants de 2 pays éternellement ennemis, démolis par des guerres chaque fois plus infâmes, mais déterminés cette fois à reconstruire au moins leurs économies ensemble…

Mais c’était il y a 2, 3 générations… et pour le jeune portugais avec qui je discutais il y a 3 semaines, prof de sport sous contrat temporaire dans une chaîne d’hôtels suédoise sur une île tropicale française, ces bases historiques ne signifient plus rien. Il m’a raconté la colère des gens de son pays contre l’austérité, contre la troïka, contre l’Allemagne toute-puissante, contre l’économie et la finance sans contrôle, et, peut-être ce qui m’a le plus alarmée, l’impatience de sa génération devant la modération centre-gauche/centre-droit des politiciens au pouvoir, incapables de faire face aux diktats de haut en bas venus de Bruxelles: à gauche toute ou à droite toute, somme toute, peu lui importait, pourvu que çà bouge… je lui ai rappelé que ces extrêmes étaient justement les deux traumatismes du 20ème siècle, mais je ne savais pas lui proposer d’alternative…

Micheline Calmy-Rey a raison: la Swissitude qui manque à l’Europe n’est pas à craindre, mais à souhaiter. Car les populations dont les dirigeants n’écoutent pas les cris finissent toujours par hurler plus fort. Mais comment organiser cela? et un modèle qui fonctionne avec 7 ou 8 millions de personnes peut-il encore fonctionner avec 300 millions? elle est partie trop vite, hélas, pour que je lui pose ces questions…

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